Cher Monsieur Devos,
Au risque de passer pour sacrilège - sans être dévot
comme vous (contrairement à ce que disait le Général), ça m’ennuie un
peu - je suis au regret de vous dire que votre histoire de bout de bois
qui aurait deux bouts ne tient pas debout.
Vous semblez ignorer une donnée fondamentale dans la
vie du bout de bois. Enfin, cet objet nous ressemble ! En fin, ça va
sans dire. Comme nous il peut être couché ou debout, rarement assis,
bien que parfois rassis, au moins quand il est pain, plus rarement roulé
en boule, mais dans ce cas-ci, debout ou deux bouts, ce n’est pas
évident à voir, surtout dans une boule de ce cassis.
Alors, comment nous faire croire que si un bout de
bois est couché, il ait deux bouts ?
Si j’admets volontiers qu’un bout de bois debout ait
deux bouts, j’ai du mal à croire qu’un bout de bois couché qui n’est pas
debout ait deux bouts.
Et si on admet - hypothèse - qu’un bout de bois
couché ait deux bouts combien a de bouts un bout debout. Et parlerai-je
du bout de bout couché ? Sans vouloir m’immiscer dans votre vie privée,
on voit bien que vous n’avez jamais couché de bouts.
Pourtant, quantité de gens même parmi les plus élevés
nous couchent des choses. Oh, trois fois rien, des broutilles, des
brindilles, des pailles sans le grain, des bouts de bois. Dont ils se
chauffent. "Du hêtre ou pas du hêtre ?" Quoi ? Mais on s’en fout. C’est
vraiment pas la question. On n’a jamais rien entendu d’aussi bête.
Et que pouvez-vous nous dire d’un bout de bois qui
n’est ni debout ni couché?
"Mais non, le chien, ce n’est pas à toi que je
parle". Non pas vous, c’est au chien que je parle.
Le chien, c’est mon chien, c’est original comme nom
de chien ?
J’ai cherché, mais je n’ai rien trouvé qui lui
convenait.
Milou, Rintintin, non, mon chien n’est pas comme les
autres, il ne peut pas avoir un nom commun.
Propre, c’est bien comme nom pas commun, mais il y a
déjà un monsieur qui s’appelle comme ça.
Goethe, William, Hugo, c’est trèès, trèès bien - à
part l’un peut-être qui peut ne pas l’être, allez savoir, on se le
demande encore - mais mon chien n’aime pas que je fasse des transferts
sur lui. Je n’avais qu’à faire des gosses qu’il dit.
Zizou, ça c’est bien, pour courir après la ba-balle,
mais mon chien, il n’aime pas, il préfère regarder à la télé.
Jean-Marie, non, c’est même pas un nom de chien. Et
puis mon chien n’est pas une bête commune (je me répète).
J’avais pensé à Raymond, qu’en pensez-vous ?
Mais ce n’est pas un nom de chien non plus. C’est
plutôt, non pas Pluto, si Pluto c’est un nom de chien, mais un chien
humain bête, alors que mon chien, c’est tout l’inverse. D’ailleurs
quelle idée d’appeler son chien plus tôt, c’est pas étonnant qu’il soit
bête, tel maître tel chien. Et puis à force d’arriver plus tôt que
voulu, le chien finit par prendre son temps : il n’est pas si bête. Et à
force de prendre son temps, de croire que ça ne sert à rien, il devient
paresseux et prend l’air bête, vous savez, dans le genre "Encore! Non
mais, déjà hier il m’embêtait et aujourd’hui il me r’embête?". Mais bon,
ça n’existe qu’au cinéma et encore, ils n’ont même pas trouvé d’acteurs
assez bêtes - je ne veux pas cafter, mais ma concierge n’en pense pas
moins - ils ont été obligés de le dessiner.
Vous pourriez l’appeler Plutar, que si voulez le
comprendre, faudra vous lever plus tôt. Et si vous l’appelez plus tard
alors que vous auriez dû l’appeler plus tôt, il arrivera plus tard, pour
rien. Il faut l’appeler au bon moment, vous n’êtes pas chez Free ici. Et
la prochaine fois, comme ça ne sert à rien qu’il se dépêche, il ne
viendra pas. Peut-être même qu’il se sauvera, et d’autres avec lui.
"Mais non." Mais si, oh... pardon, je crois que vous la connaissez déjà
celle-là, mais fallait pas me provoquer.
Non, son chien il faut l’appeler à point nommé.
1./ / Oui, bon, ça va pas être facile.
2./ / Si c’était facile, le chien le ferait tout
seul.
3./ / Vous voyez, qu’est-ce que je disais ?
4./ / C’est irréfutable.
(Une seule réponse possible, au choix, pas bout à
bout. Cocher la case correspondante)
Donc Raymond, c’est plutôt un nom de ... heu, pardon,
décidément.
J’ai essayé les anagrammes, c’est mignon un
anagramme, ça fait mystérieux, ça crée une complicité, ça se pratiquait
beaucoup autrefois, paraît-il. C’était les jeux de mots des grands de
l’époque pour montrer qu’ils savaient lire et même écrire. C’est ça la
culture populaire, maintenant même les petites gens donnent des
anagrammes à leur chien. Quoique...
J’ai trouvé niche. Mon chien n’a pas aimé, il n’aime
pas coucher dehors. En réalité, je crois surtout que ça le gêne pour
découcher.
"C’est trop commun, c’est pas dans ton standing ?" Je
lui ai dit placidement. Il m’a dit, non mais, t’es bête ou quoi, tu me
vois appeler un renard terrier ? Il ne m’avait jamais parlé comme ça. Je
sentais bien qu’il y avait quelque chose d’étrange, mais quoi? J’ai
baissé la tête, me tenant coi. "Vous tenant quoi ?" Ça, on ne le saura
jamais. J’ai dit non bien-sûr, mais il me semble pourtant que...
"Tais-toi, t’y connais quoi ? D’ailleurs t’es pas foutu de me trouver un
nom, nom de nom, malgré le mal de tête que tu te donnes". Mon chien
n’est pas commun, il n’aime même pas faire de jeux de mots. C’est dire.
Mais quand même, je me suis dit, voilà ce que c’est que de vouloir faire
semblant de savoir écrire, même les bêtes se moquent. C’est pourtant pas
ce que m’avait dit mon libraire. Lui, je vais lui passer ma crise
biliaire, il va comprendre.
Je n’aime pas que mon chien me chine. Comme si
j’étais un maître d’occasion. Mais c’est pas lui qui dirait où il m’a
trouvé.
Alors j’ai essayé des vrais noms d’un chien.
Non, pas crotte ou merde, c’est vulgaire et très
commun, on ne peut pas faire un pas sans en rencontrer.
Des vrais noms, des noms qui veulent dire chien,
quoi.
J’ai essayé canis, c’est un peu pédant et puis très
embêtant. Déjà que mon chien n’aime pas aller s’y promener. C’est devenu
très commun, et puis autre chose qu’il n’a pas voulu me dire. Je ne peux
quand même pas appeler mon chien qu’à Nice.
Cabot, non mais pour qui il se prend celui-là. Et
puis je connais des professions où il y en a plus d’un. Vous aussi ? Ah
?
J’ai essayé dentiste. Chien dentiste, sur
sa plaque, en cuivre, c’était pas mal. On n’en voit pas dans la rue,
c’est déjà pas le chien courant. J’aurais dit, moi, mon chien, il est
propre (j’en ai déjà parlé, si vous suivez bien), il va au cabinet.
Il est très intelligent, il fait des ponts. Ah ! Ça
vous surprend ? Vous pensiez que mon chien jouait aux cartes peut-être ?
Soyons sérieux, mon chien n’est pas futile, le fût-il que ça ne vous
regarderait pas. Et puis dans les cartes je ne vois pas beaucoup
d’avenir et mon chien, lui, il a de l’avenir, il n’est pas commun (je
l’ai déjà dit) et puis il a du caractère... pardon, je croyais que vous
disiez quelque chose.
Donc il fait des ponts, j’aurais dit, même que c’est
reconnu, ça porte un nom, week-end. "On dit fin de semaine, et les ponts
et les fins de semaine ce n’est pas la même chose" qu’il me fait, mon
chien. "Mais si, depuis les 35 heures". J’ai eu du bol, mon chien avait
failli me mettre la pâtée. Heureusement il m’avait lancé la balle et je
l’avais rattrapée au bond - faudrait que je relise mes classiques, ça me
dit quelque chose, mais tant pis, moi, quand je suis en manque, je pique
(elle est fumeuse celle-là). Il avait perdu son avantage acquis, je lui
avais cloué le bec. Non mais, c’est qui le patron ?
N’empêche, ça faisait deux, trois fois peut-être
quatre qu’il se passait des choses bizarres. J’ai du mal à suivre mon
chien. Si quelqu’un peut le suivre, je lui laisse. Non je blague, je ne
peux pas, je suis attaché à mon chien. Il faudrait plutôt que plus tard
je relise son texte pour savoir ce qui le met en rogne. J’en parlerai à
son professeur principal.
Je ne vous l’avais pas dit ? Mon chien va au lycée.
Au lycée Jansor de Sailly. C’est un lycée mixte avec une classe spéciale
pour les chiens pas communs. Il prend des cours de mâtin en matinée,
tous les après-midi. Ils commencent par faire la cour, passent par la
ruelle et terminent en rue. Il est accroc, il ne veut pas laisser choir.
Malgré la douche. Pourtant la douche, il n’aime pas, quand il doit la
prendre, il aboie en faisant la grimace. Son prof n’en a cure, il veut
l’emmener au zoo. Mais mon chien n’a pas du tout envie d’aller à
Vincennes, il préfère... mais chut, c’est un secret.
Ils font aussi des tas de matières dans lesquelles
même moi je ne marchais pas. Aussi je ne me risquerai pas à vous y
entraîner. Le pékinois, le danois, les canidés à tiques modernes...
Pardon, vous ne me croyez pas ? Je sens bien que je vous braque. Et je
ne vous parle pas du berger qu’il prend en fin d’après-midi pendant
presque une heure. Mon chien n’est pas commun, je vous l’ai bien dit.
Donc je parlerai à son professeur principal au
prochain conseil de parents d’animal. C’est le prof de langues
étrangères, je crois.
J’entends des gens communs qui ricanent. "Il a dit
parent d’animal". Bêtes vous même.
D’abord je n’ai qu’un chien et je le prouve. Si mon
chien s’appelle le chien parce qu’il ne peut pas s’appeler autrement,
comment pourrait s’appeler un deuxième chien ? Je vous le demande.
Si les deux chiens ne sont pas communs, ils ne
peuvent pas avoir le même nom, et pourtant ils devraient s’appeler le
chien tous les deux. Impossible. Et si le premier qui n’est pas commun
s’appelle le chien, comment le second pourrait-il être commun et avoir
un nom différent ? "T’as qu’à prendre une chienne". Y a vraiment des
gens désobligeants. Et comment je l’appellerais ma chienne ? Mon chien
pourrait accepter, à la rigueur, un camarade commun par esprit dominant,
mais une chienne commune ? Avec qui ? Vous y avez pensé ? Et comment
l’appeler la chienne sans qu’elle soit très très commune. Voilà pourquoi
je n’ai qu’un chien. "Ça c’est un raisonnement qui se tient d’un bout à
l’autre". Élémentaire mon cher. Attention, y a peut-être des noms à ne
pas dire.
De plus, traiter un moutard, un mouflet, un loupiot
voire un marmot d’espèce d’animal ça s’est déjà vu dans le commun des
écoles des communes. Et je ne vous parlerai pas de la moutarde, de la
mouflette, de la loupiote ou encore moins de la marmotte. Mais traiter
les parents d’animaux, je vous en laisse la responsabilité.
Revenons plutôt à notre propos. Je rappelle que
j’essayais le dentiste sur mon chien. Vous y êtes ?
J’aurais dit, moi mon chien, il est de trèès, trèès,
trèès bonne famille, il porte même une ... non là je vous mets en boîte.
Quoique... Quoique...
Mais il m’a montré les dents, j’ai pas ramené ma
fraise.
Alors mon chien s’appelle le chien, ce n’est pas
qu’il aime, mais il tolère. Il n’est pas chien.
...
Je parlais à mon chien, il croyait que je lui
parlais. Il était en train de se dire que je ne savais plus ce que je
disais. Euh ! qu’est-ce-que je disais ?
Ah oui ! Je parlais de bouts, en fait j’écris assis.
Donc, pour achever de vous confondre - pas avec un
bout de bois, faudrait de la mauvaise foi - je sais également un bout
qui n’a qu’un bout, et même de bois, ma femme qui en connaît un bout,
pourrait vous en parler, parce qu’on n’est pas de bois.
Mais attention aux imitations. Il se vend des faux
bouts ni saints ni sains, dans une rue du même nom, dont certaines
personnes peuvent utiliser les deux bouts, même couchées au Bois de Bou...
"Chut, fallait pas en parler." Mais non, attends, j’ai rien dit.
J’arrive au bout de mon histoire qui arrive à bout de
vous. Comment c’est déjà fait ? Je l’appellerai "Bout 2, mon chien". Ne
le dites pas à mon chien, il me ferait la tête. Il vaut mieux que je lui
en touche un bout au préalable - faut pas trop se répéter non plus -
Mais j’en ai encore un bout à faire, il me faut mettre les bouts.
Allez, les débats de bouts des bas d’habits d’ébats
debout d’Abou Dhabi - prenez votre temps et n’en rajoutez pas, s’il vous
plaît, je n’aime pas qu’on se moque, ça suffit de mon chien - ce sera
plutôt une autre fois mais à la même heure si vous le voulez bien.
J’en boue d’envie déjà de vin d’Anjou. Flûte,
qu’est-ce que je raconte ? J’ai perdu le contrôle des mots. Si
maintenant il faut choisir les moindres mots, vu le temps passé à
trouver le nom de mon chien et vu le résultat, je ne suis pas au bout de
mes maux.
Je crois que mon chien prendra ma place. Les débats
d’ébats, il connaît. Il adore chatter sur le net. Il s’y fera un nom.
Son pseudo fait déjà beaucoup rire. Et puis, là, y a pas tellement
besoin de savoir écrire.
Respectueusement à bout,
Philippe Lalanne
PS
Ce n’est pas pour moi, vous savez, c’est mon chien,
une dédicace le comblerait. Je crois qu’il a rencontré une petite neuch
sympa. Pour l’emmener dîner au restaurant, il aimerait bien l’épater.