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A Raymond Devos de Philippe

Le 07 Novembre 2002

 

 

Bordeaux, le 06 novembre 2002

Cher Monsieur Devos,

Au risque de passer pour sacrilège - sans être dévot comme vous (contrairement à ce que disait le Général), ça m’ennuie un peu - je suis au regret de vous dire que votre histoire de bout de bois qui aurait deux bouts ne tient pas debout.

Vous semblez ignorer une donnée fondamentale dans la vie du bout de bois. Enfin, cet objet nous ressemble ! En fin, ça va sans dire. Comme nous il peut être couché ou debout, rarement assis, bien que parfois rassis, au moins quand il est pain, plus rarement roulé en boule, mais dans ce cas-ci, debout ou deux bouts, ce n’est pas évident à voir, surtout dans une boule de ce cassis.

Alors, comment nous faire croire que si un bout de bois est couché, il ait deux bouts ?

Si j’admets volontiers qu’un bout de bois debout ait deux bouts, j’ai du mal à croire qu’un bout de bois couché qui n’est pas debout ait deux bouts.

Et si on admet - hypothèse - qu’un bout de bois couché ait deux bouts combien a de bouts un bout debout. Et parlerai-je du bout de bout couché ? Sans vouloir m’immiscer dans votre vie privée, on voit bien que vous n’avez jamais couché de bouts.

Pourtant, quantité de gens même parmi les plus élevés nous couchent des choses. Oh, trois fois rien, des broutilles, des brindilles, des pailles sans le grain, des bouts de bois. Dont ils se chauffent. "Du hêtre ou pas du hêtre ?" Quoi ? Mais on s’en fout. C’est vraiment pas la question. On n’a jamais rien entendu d’aussi bête.

Et que pouvez-vous nous dire d’un bout de bois qui n’est ni debout ni couché?

"Mais non, le chien, ce n’est pas à toi que je parle". Non pas vous, c’est au chien que je parle.

Le chien, c’est mon chien, c’est original comme nom de chien ?

J’ai cherché, mais je n’ai rien trouvé qui lui convenait.

Milou, Rintintin, non, mon chien n’est pas comme les autres, il ne peut pas avoir un nom commun.

Propre, c’est bien comme nom pas commun, mais il y a déjà un monsieur qui s’appelle comme ça.

Goethe, William, Hugo, c’est trèès, trèès bien - à part l’un peut-être qui peut ne pas l’être, allez savoir, on se le demande encore - mais mon chien n’aime pas que je fasse des transferts sur lui. Je n’avais qu’à faire des gosses qu’il dit.

Zizou, ça c’est bien, pour courir après la ba-balle, mais mon chien, il n’aime pas, il préfère regarder à la télé.

Jean-Marie, non, c’est même pas un nom de chien. Et puis mon chien n’est pas une bête commune (je me répète).

J’avais pensé à Raymond, qu’en pensez-vous ?

Mais ce n’est pas un nom de chien non plus. C’est plutôt, non pas Pluto, si Pluto c’est un nom de chien, mais un chien humain bête, alors que mon chien, c’est tout l’inverse. D’ailleurs quelle idée d’appeler son chien plus tôt, c’est pas étonnant qu’il soit bête, tel maître tel chien. Et puis à force d’arriver plus tôt que voulu, le chien finit par prendre son temps : il n’est pas si bête. Et à force de prendre son temps, de croire que ça ne sert à rien, il devient paresseux et prend l’air bête, vous savez, dans le genre "Encore! Non mais, déjà hier il m’embêtait et aujourd’hui il me r’embête?". Mais bon, ça n’existe qu’au cinéma et encore, ils n’ont même pas trouvé d’acteurs assez bêtes - je ne veux pas cafter, mais ma concierge n’en pense pas moins - ils ont été obligés de le dessiner.

Vous pourriez l’appeler Plutar, que si voulez le comprendre, faudra vous lever plus tôt. Et si vous l’appelez plus tard alors que vous auriez dû l’appeler plus tôt, il arrivera plus tard, pour rien. Il faut l’appeler au bon moment, vous n’êtes pas chez Free ici. Et la prochaine fois, comme ça ne sert à rien qu’il se dépêche, il ne viendra pas. Peut-être même qu’il se sauvera, et d’autres avec lui. "Mais non." Mais si, oh... pardon, je crois que vous la connaissez déjà celle-là, mais fallait pas me provoquer.

Non, son chien il faut l’appeler à point nommé.

1./ / Oui, bon, ça va pas être facile.

2./ / Si c’était facile, le chien le ferait tout seul.

3./ / Vous voyez, qu’est-ce que je disais ?

4./ / C’est irréfutable.

(Une seule réponse possible, au choix, pas bout à bout. Cocher la case correspondante)

Donc Raymond, c’est plutôt un nom de ... heu, pardon, décidément.

J’ai essayé les anagrammes, c’est mignon un anagramme, ça fait mystérieux, ça crée une complicité, ça se pratiquait beaucoup autrefois, paraît-il. C’était les jeux de mots des grands de l’époque pour montrer qu’ils savaient lire et même écrire. C’est ça la culture populaire, maintenant même les petites gens donnent des anagrammes à leur chien. Quoique...

J’ai trouvé niche. Mon chien n’a pas aimé, il n’aime pas coucher dehors. En réalité, je crois surtout que ça le gêne pour découcher.

"C’est trop commun, c’est pas dans ton standing ?" Je lui ai dit placidement. Il m’a dit, non mais, t’es bête ou quoi, tu me vois appeler un renard terrier ? Il ne m’avait jamais parlé comme ça. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose d’étrange, mais quoi? J’ai baissé la tête, me tenant coi. "Vous tenant quoi ?" Ça, on ne le saura jamais. J’ai dit non bien-sûr, mais il me semble pourtant que... "Tais-toi, t’y connais quoi ? D’ailleurs t’es pas foutu de me trouver un nom, nom de nom, malgré le mal de tête que tu te donnes". Mon chien n’est pas commun, il n’aime même pas faire de jeux de mots. C’est dire. Mais quand même, je me suis dit, voilà ce que c’est que de vouloir faire semblant de savoir écrire, même les bêtes se moquent. C’est pourtant pas ce que m’avait dit mon libraire. Lui, je vais lui passer ma crise biliaire, il va comprendre.

Je n’aime pas que mon chien me chine. Comme si j’étais un maître d’occasion. Mais c’est pas lui qui dirait où il m’a trouvé.

Alors j’ai essayé des vrais noms d’un chien.

Non, pas crotte ou merde, c’est vulgaire et très commun, on ne peut pas faire un pas sans en rencontrer.

Des vrais noms, des noms qui veulent dire chien, quoi.

J’ai essayé canis, c’est un peu pédant et puis très embêtant. Déjà que mon chien n’aime pas aller s’y promener. C’est devenu très commun, et puis autre chose qu’il n’a pas voulu me dire. Je ne peux quand même pas appeler mon chien qu’à Nice.

Cabot, non mais pour qui il se prend celui-là. Et puis je connais des professions où il y en a plus d’un. Vous aussi ? Ah ?

J’ai essayé dentiste. Chien dentiste, sur sa plaque, en cuivre, c’était pas mal. On n’en voit pas dans la rue, c’est déjà pas le chien courant. J’aurais dit, moi, mon chien, il est propre (j’en ai déjà parlé, si vous suivez bien), il va au cabinet.

Il est très intelligent, il fait des ponts. Ah ! Ça vous surprend ? Vous pensiez que mon chien jouait aux cartes peut-être ? Soyons sérieux, mon chien n’est pas futile, le fût-il que ça ne vous regarderait pas. Et puis dans les cartes je ne vois pas beaucoup d’avenir et mon chien, lui, il a de l’avenir, il n’est pas commun (je l’ai déjà dit) et puis il a du caractère... pardon, je croyais que vous disiez quelque chose.

Donc il fait des ponts, j’aurais dit, même que c’est reconnu, ça porte un nom, week-end. "On dit fin de semaine, et les ponts et les fins de semaine ce n’est pas la même chose" qu’il me fait, mon chien. "Mais si, depuis les 35 heures". J’ai eu du bol, mon chien avait failli me mettre la pâtée. Heureusement il m’avait lancé la balle et je l’avais rattrapée au bond - faudrait que je relise mes classiques, ça me dit quelque chose, mais tant pis, moi, quand je suis en manque, je pique (elle est fumeuse celle-là). Il avait perdu son avantage acquis, je lui avais cloué le bec. Non mais, c’est qui le patron ?

N’empêche, ça faisait deux, trois fois peut-être quatre qu’il se passait des choses bizarres. J’ai du mal à suivre mon chien. Si quelqu’un peut le suivre, je lui laisse. Non je blague, je ne peux pas, je suis attaché à mon chien. Il faudrait plutôt que plus tard je relise son texte pour savoir ce qui le met en rogne. J’en parlerai à son professeur principal.

Je ne vous l’avais pas dit ? Mon chien va au lycée. Au lycée Jansor de Sailly. C’est un lycée mixte avec une classe spéciale pour les chiens pas communs. Il prend des cours de mâtin en matinée, tous les après-midi. Ils commencent par faire la cour, passent par la ruelle et terminent en rue. Il est accroc, il ne veut pas laisser choir. Malgré la douche. Pourtant la douche, il n’aime pas, quand il doit la prendre, il aboie en faisant la grimace. Son prof n’en a cure, il veut l’emmener au zoo. Mais mon chien n’a pas du tout envie d’aller à Vincennes, il préfère... mais chut, c’est un secret.

Ils font aussi des tas de matières dans lesquelles même moi je ne marchais pas. Aussi je ne me risquerai pas à vous y entraîner. Le pékinois, le danois, les canidés à tiques modernes... Pardon, vous ne me croyez pas ? Je sens bien que je vous braque. Et je ne vous parle pas du berger qu’il prend en fin d’après-midi pendant presque une heure. Mon chien n’est pas commun, je vous l’ai bien dit.

Donc je parlerai à son professeur principal au prochain conseil de parents d’animal. C’est le prof de langues étrangères, je crois.

J’entends des gens communs qui ricanent. "Il a dit parent d’animal". Bêtes vous même.

D’abord je n’ai qu’un chien et je le prouve. Si mon chien s’appelle le chien parce qu’il ne peut pas s’appeler autrement, comment pourrait s’appeler un deuxième chien ? Je vous le demande.

Si les deux chiens ne sont pas communs, ils ne peuvent pas avoir le même nom, et pourtant ils devraient s’appeler le chien tous les deux. Impossible. Et si le premier qui n’est pas commun s’appelle le chien, comment le second pourrait-il être commun et avoir un nom différent ? "T’as qu’à prendre une chienne". Y a vraiment des gens désobligeants. Et comment je l’appellerais ma chienne ? Mon chien pourrait accepter, à la rigueur, un camarade commun par esprit dominant, mais une chienne commune ? Avec qui ? Vous y avez pensé ? Et comment l’appeler la chienne sans qu’elle soit très très commune. Voilà pourquoi je n’ai qu’un chien. "Ça c’est un raisonnement qui se tient d’un bout à l’autre". Élémentaire mon cher. Attention, y a peut-être des noms à ne pas dire.

De plus, traiter un moutard, un mouflet, un loupiot voire un marmot d’espèce d’animal ça s’est déjà vu dans le commun des écoles des communes. Et je ne vous parlerai pas de la moutarde, de la mouflette, de la loupiote ou encore moins de la marmotte. Mais traiter les parents d’animaux, je vous en laisse la responsabilité.

Revenons plutôt à notre propos. Je rappelle que j’essayais le dentiste sur mon chien. Vous y êtes ?

J’aurais dit, moi mon chien, il est de trèès, trèès, trèès bonne famille, il porte même une ... non là je vous mets en boîte. Quoique... Quoique...

Mais il m’a montré les dents, j’ai pas ramené ma fraise.

Alors mon chien s’appelle le chien, ce n’est pas qu’il aime, mais il tolère. Il n’est pas chien.

...

Je parlais à mon chien, il croyait que je lui parlais. Il était en train de se dire que je ne savais plus ce que je disais. Euh ! qu’est-ce-que je disais ?

Ah oui ! Je parlais de bouts, en fait j’écris assis.

Donc, pour achever de vous confondre - pas avec un bout de bois, faudrait de la mauvaise foi - je sais également un bout qui n’a qu’un bout, et même de bois, ma femme qui en connaît un bout, pourrait vous en parler, parce qu’on n’est pas de bois.

Mais attention aux imitations. Il se vend des faux bouts ni saints ni sains, dans une rue du même nom, dont certaines personnes peuvent utiliser les deux bouts, même couchées au Bois de Bou... "Chut, fallait pas en parler." Mais non, attends, j’ai rien dit.

J’arrive au bout de mon histoire qui arrive à bout de vous. Comment c’est déjà fait ? Je l’appellerai "Bout 2, mon chien". Ne le dites pas à mon chien, il me ferait la tête. Il vaut mieux que je lui en touche un bout au préalable - faut pas trop se répéter non plus - Mais j’en ai encore un bout à faire, il me faut mettre les bouts.

Allez, les débats de bouts des bas d’habits d’ébats debout d’Abou Dhabi - prenez votre temps et n’en rajoutez pas, s’il vous plaît, je n’aime pas qu’on se moque, ça suffit de mon chien - ce sera plutôt une autre fois mais à la même heure si vous le voulez bien.

J’en boue d’envie déjà de vin d’Anjou. Flûte, qu’est-ce que je raconte ? J’ai perdu le contrôle des mots. Si maintenant il faut choisir les moindres mots, vu le temps passé à trouver le nom de mon chien et vu le résultat, je ne suis pas au bout de mes maux.

Je crois que mon chien prendra ma place. Les débats d’ébats, il connaît. Il adore chatter sur le net. Il s’y fera un nom. Son pseudo fait déjà beaucoup rire. Et puis, là, y a pas tellement besoin de savoir écrire.

Respectueusement à bout,

Philippe Lalanne

PS

Ce n’est pas pour moi, vous savez, c’est mon chien, une dédicace le comblerait. Je crois qu’il a rencontré une petite neuch sympa. Pour l’emmener dîner au restaurant, il aimerait bien l’épater.

 

© Aubonsketch

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